Jeudi 10 septembre 2009 4 10 /09 /Sep /2009 22:37
Les Editions H  se sont fait remarquer en 2008 avec la sortie du premier numéro de leur revue "Manga 10 000 images". Une publication qui creuse en profondeur avec sérieux un sujet thématique comme le Yaoi ou bien encore Osamu Tezuka. Des sujets maintes fois évoqués dans d'autres publications mais jamais avec un tel soucis du détail.
Le Yaoi étant justement l'autre grand pilier de la ligne éditoriale avec le label Double H entièrement consacré à ce genre souvent fantasmé voire caricaturé.
Hadrien de Bats, co-fondateur et directeur éditorial des éditions H, nous a fait l'honneur de répondre à nos questions.
 

 

Quelle a été votre motivation pour créer les Éditions H et comment a démarré le projet ?


Devant la multitude et la ressemblance des titres publiés, nous avons voulu proposer quelque chose de différent : Dans un premier temps, cela a pris la forme d’une revue critique et de réflexion sur le manga pour ouvrir l’horizon des. Puis, dans un second temps, il était prévu de devenir éditeur de manga. Au niveau de notre première collection, nous voulions participer au développement du boys’ love en tant que genre à part entière, en proposant des œuvres différentes, plus réalistes de la réalité gay, sans mièvrerie ni fantasme. Le projet a démarré par l’association de deux personnes dont le point commun était le partage de leur passion au sein de la petite communauté qui s’est créée autour du site Mangaverse. Cela était l’occasion de mettre en pratique leurs compétences aussi bien dans le domaine de la culture japonaise que de l’édition.

 

 

Les éditions H se sont fait remarquer à travers la revue Manga 10 000 images. Comment définiriez-vous cette revue et comment se fait le choix des thèmes abordés ?


Il s’agit d’une revue critique et de réflexion qui propose de nouvelles pistes de lecture aux lecteurs et lectrices de mangas afin qu’ils puissent approfondir leur plaisir et ne pas se contenter de lire passivement. Il s’agit aussi de s’adresser aux novices qui auraient envie de comprendre ce qu’est la bande dessinée japonaise.

Le manga, vecteur populaire depuis de nombreuses années, se doit d’être décrypté et expliqué dans la mesure où son influence est devenue incontournable dans le marché de l’édition francophone.

Les thèmes se font au gré de nos envies : le yaoi est un genre méconnu et plutôt méprisé qui est en train d’acquérir petit à petit un peu de reconnaissance. Tezuka demeure encore trop peu connu dans nos contrées et dont l’importance est mal compris, souvent fantasmée. Le troisième numéro, qui devrait sortir pour le premier trimestre 2010, portera sur les nombreux aspects méconnus du manga au féminin, trop souvent réduit à quelques types de shôjo.

Nous cherchons ainsi à ouvrir de nouvelles voies en poussant nos lecteurs dans des chemins inconnus tout en cherchant à déconstruire certains préjugés (le yaoi c’est pour les filles névrosées, Tezuka, c’est chiant, le shôjo, ce ne sont que des romances lycéennes, etc.)

 

A qui s’adresse en priorité Manga 10 000 images ? Un public néophyte ou bien au contraire un lectorat connaisseur désirant creuser un peu plus des sujets qui leur sont chers ?


Eh bien les deux. Nous avons deux publics essentiels : les amateurs et les curieux.

Pour les amateurs, nous cherchons avant tout à redorer l’image du manga en tant que bien de consommation courante, vite lu, vite oublié et vite jeté. Aujourd’hui, si la culture manga est si populaire, c’est qu’elle transmet un message fort qui est compris et apprécié par les nouvelles générations. Or, il n’y a pas réellement de médias qui s’interrogent sur cet impact ainsi que sur le contenu propre des mangas, ils préfèrent le plus souvent privilégier l’actualité sans l’approfondir.

Nous nous positionnons résolument contre cette démarche en proposant justement à nos lecteurs de s’approprier les codes du manga pour mieux comprendre et donc savourer les œuvres. Parallèlement à cela, beaucoup de personnes croisées sur les salons et dans les librairies nous abordent en nous disant ne pas comprendre pourquoi leurs enfants, leurs collègues ou leur conjoint lisent du manga. On cherche à aider ces novices en leur montrant à quel point le manga est riche et digne d’intérêt.

 

A ce sujet quels sont les prochains sujets que vous aimeriez développer dans la revue ?


Les sujets sont déterminés pour 2010 et 2011. Pour le numéro 3, il s’agira du manga au féminin. Nous allons présenter la richesse des shôjo, mais aussi du josei. Nous allons présenter le yuri, un genre encore plus mal connu que le yaoi. Nous allons aussi montrer l’importance des femmes dans le manga actuel (notamment par le nombre de shônen écrits par des femmes).

Ensuite, nous nous attaquerons au manga alternatif : avec Tagame, Junko Mizuno, Maruo, le manga sent le souffre car le Japon et sa culture sont si éloignés de la nôtre que tout nous paraît excessif et barbare. Mais dans le manga alternatif, nous trouvons aussi des œuvres très personnelles, très poétiques, parfois très hermétiques.

En 2011, nous expliquerons la place, l’importance et la perception du sexe dans le manga avant d’étudier l’hybridation du manga et de la bande dessinée franco-belge, tant les passerelles entre les deux se multiplient actuellement.

 

Après avoir abordé le yaoi dans Manga 10 000 images vous allez publier votre premier manga à la rentrée qui s’inscrit dans cette ligne éditoriale. Peut-on dire que vous êtes un éditeur militant et pensez vous ainsi toucher un public généraliste ?


Oui, nous sommes militants, mais nous voulons surtout véhiculer une image décomplexée et positive.

Les filles qui lisent du yaoi ont tout autant le droit de savourer des histories érotiques que leurs homologues masculins que l’on ne critique guère de lire du hentai. Donc démarche féministe pour que les lectrices se réapproprient leur sexualité et leur plaisir.

Militantisme gay également car nous nous lançons dans des histories plus réalistes et plus optimistes que les boys’ love qui peuvent sortir chez nos concurrents qui sont le plus souvent issus des publications de Libre Publishing et donc plus enfermés dans des schémas obligatoires en proposant une vision fantasmée du couple gay. On cherche ainsi à attirer le public gay à la culture manga.

Plus généralement, nous cherchons à proposer des œuvres qui peuvent être appréciées par des lecteurs et lectrices sans a priori sur le genre « yaoi » mais qui ont simplement l’envie de lire un bon manga, servi par un graphisme très actuel et de passer un bon moment. Il suffit de regarder le succès de Brokeback Mountain pour se dire que les préjugés semblent parfois avoir la vie dure et qu’en réalité, le public est bien moins frileux que l’on essaie de nous le faire croire.

 

Yaoi, shôjo, shônen…On remarque de plus en plus une classification très segmentée du marché des mangas. Pensez vous qu’il existe ainsi plusieurs publics pour la bande dessinée japonaise ou est-ce une manière voire une obligation pour les éditeurs de se démarquer des uns-des autres ?


Sur le plan théorique, une des grandes différences du manga par rapport à la bande dessinée franco-belge est la segmentation du public. On quitte le monde du « 7 à 77 ans » pour un marché très segmenté voire trop.

Cependant quelle est la réalité de cette théorie au Japon et en France ? Il est sans doute illusoire d’appliquer ou de chercher à appliquer des concepts japonais au marché français sans rien changer. Ainsi, les mentions shôjo, shônen, seinen, sont autant de possibilités pour décrire l’œuvre et orienter le public sans jamais l’imposer. Cela permet aussi de créer différentes collections, ce que demande souvent le libraire qui a beaucoup de mal à comprendre que Love Hina n’est pas à l’origine un manga pour fille et qu’il n’est pas à sa place dans le rayon shôjo. Néanmoins, cette classification et l’enfermement qui peut en découler (des garçons refusant de lire le moindre manga estampillé shôjo, par exemple) sont aussi des barrières qui cloisonnent l’envie de lecture.

 


 

Sugarmilk sera donc le premier manga estampillé Double H. Pouvez nous en dire un peu plus sur ce label et comment s’est opérer le choix sur cette œuvre de Jaryu Dokuro ?


Nous sommes très attachés au label Double H notamment en raison de sa polysémie. Double H, avec son Rainbow Flag affiche notre volonté de faire de réconcilier le public yaoi plus « traditionnel » avec les gays mais aussi avec tous ceux qui s’intéressent aux mangas de qualité.

Notre but est de proposer une vision positive du couple gay via des histories optimistes et réalistes avec des codes esthétiques qui s’éloignent de l’androgynie fantasmée qui est, à notre goût, trop souvent proposée par nos collègues Asuka, Tonkam et Taifu, et ce, indépendamment de la qualité de leurs titres. Les œuvres de Jaryu Dokuro et de son éditeur japonais correspondent parfaitement à notre démarche et c’est tout naturellement que nous avons voulu les publier en français.

 

Prévoyez-vous de lancer d’autres labels avec d’autres univers dans le monde du Manga ?


Nous avons beaucoup de projets en tête mais il est encore trop tôt pour en parler car nous ne sommes encore qu’au lancement de notre premier manga. Nous communiquerons à ce sujet en temps et en heure, pas avant.

 

Que peut-on vous souhaiter pour la suite de l’aventure ?


Que le public réponde à notre démarche, comme cela semble être le cas après notre expérience à Japan Expo, que les gens osent dépasser les clivages et lisent un manga yaoi sans penser se compromettre, ni eux ni leur réputation.

 

 

NB : Yaoi : manga mettant en avant des relations homosexuelles entre des personnages masculins

        Yuri : manga mettant en avant des relations homosexuelles entre des personnages féminins

        Shojo : manga dont les thématiques sont destinées aux adolescentes

        Shonen : Manga dont les thématiques sont destinées aux adolescents

        Hentai : Manga à thématique très érotique ou pornographique

 

Interview réalisée par E-mail

© Kochipan, septembre 2009


Un très grand merci à Hadrien de Bats pour son accueil et sa gentillesse

Merci également aux Editions H pour la réalisation de cette interview

 

Site des éditions H


Par Acerdim - Publié dans : Interviews - Communauté : ASIA
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